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Carrière

IA & recrutement : quand les algorithmes transforment l’embauche… et révèlent leurs failles.

Publié le
20/1/26
5 min.
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SOmmaire

“Contre le pire vers le meilleur” ?

En tant que Talent Acquisition, je ne peux qu’observer la montée en puissance de l'IA dans le recrutement. Tout commence réellement en 2012, avec l’arrivée du deep learning. Depuis, l’IA s’est imposée comme “alliée” indispensable dans les processus d'embauche, à de nombreux niveaux.

Dans le recrutement industriel, son impact est encore plus visible. La combinaison est explosive : pénurie de compétences, délais projet toujours plus serrés, complexité technique croissante. L’IA promet alors un recrutement plus rapide, plus structuré, plus rationnel. Trier plus vite, sourcer plus large, automatiser les tâches chronophages.

En tant que Talent Acquisition : oui, je le veux.

… Jusqu’à ce que le fossé créé nous sépare ?

L’IA dans le recrutement en 2026

En 2026, après plusieurs années d’accélération massive, un temps de réflexion s’impose. Une question centrale émerge : au final, est-ce qu’on recrute mieux, moins bien… ou simplement différemment ?

Aujourd’hui, l’IA est devenue une brique structurelle des chaînes de recrutement, en particulier dans l’industrie. Elle modifie nos pratiques, nos rôles, nos arbitrages. On ne peut plus se contenter d’un discours technophile ou, à l’inverse, purement défensif.

Dans cet article, j’analyse l’impact de l’IA dans le recrutement, et notamment dans le recrutement industriel : bénéfices concrets, dérives observées et perspectives à venir, entre retours d’expérience et données récentes.

Piège mortel ou opportunité intelligente ?

À mesure d’algorithmes qui filtrent, scorent, planifient, on n’a pas seulement “gagné en productivité” dans nos process. On a rendu nos organisations dépendantes. Aujourd’hui, revenir en arrière serait extrêmement coûteux, en temps, en ressources et en compétitivité.

Adieu, biais psychologiques. Subjectivité. Surinterprétation. Adieu à ce qui nous ramène à notre condition humaine : cette capacité à faire parfois le meilleur choix par intuition… comme le pire.

L’ambition est claire : tendre vers une décision plus rationnelle, plus équitable, plus fiable. Mais la réalité est plus nuancée.

Une IA pour 1000 candidats

Lorsqu’on parle de l’IA dans le recrutement, on ne parle plus parler d’un effet de mode. Elle répond à deux contraintes opérationnelles et stratégiques :

  • l’explosion des volumes de candidatures
  • des profils qualifiés de plus en plus rares.

Dans l’industrie, ces contraintes sont critiques. Un retard de staffing peut bloquer un projet stratégique, décaler une mise en production ou fragiliser un engagement client.

Dans la colonne des pour

Premier bénéfice mesurable : le gain de temps, évidemment. Dans un contexte industriel, réduire le “time-to-hire” est déterminant.

L’IA permet une réduction de 33 % du time-to-hire en moyenne (Second talent)

Ce gain de temps n’est pas un luxe. Il conditionne le respect des plannings, la sécurisation des compétences critiques et, in fine, la performance projet.

D’assistant à copilote stratégique

L’IA intervient aujourd’hui à toutes les étapes amont :

  • rédaction d’offres d’emploi plus engageantes,
  • préparation des questions d’entretien,
  • génération de comptes rendus,
  • automatisation des alertes, messages, relances,
  • planification des entretiens.

Elle déleste les recruteurs des tâches administratives pour se concentrer sur la prise de décision.

Sourcing plus efficace

Les systèmes de présélection automatisée analysent des centaines de CV en quelques secondes. Le temps d’analyse des candidatures peut chuter jusqu’à 75 %, et le délai global d’embauche être réduit de 10 à 20 jours selon les outils.

Tri automatisé : la sélection des sélections

Exemple concret avec une entreprise technologique d’une trentaine de personnes, qui publie une offre non technique et reçoit environ 700 candidatures. Sans automatisation, le tri aurait nécessité près de trois semaines de travail à temps plein. L’IA a permis de produire une shortlist exploitable en moins de 24 heures.

99 % des responsables de recrutement déclarent utiliser l’IA, 98 % évoquent une amélioration de l’efficacité. (2025 AI in Hiring Report)

Élargissement du vivier de talents

L’IA ne se limite pas aux CV. Elle explore des bases de données internes, plateformes spécialisées, contributions open-source, historiques de projets. Elle permet d’identifier des talents invisibles dans les circuits classiques.

« l’IA permet de lancer un filet beaucoup plus large et de repérer des compétences que le CV seul ne révélera pas. »  (Boston Consulting Group (BCG) – How AI Is Changing Recruitment)

Dans un marché industriel sous tension, cet élargissement est décisif.

Lire entre les lignes

Identifier les signaux forts…

Un recruteur sous pression temporelle peut passer à côté du “bon candidat”. Après tout, “l’erreur est humaine”. Un modèle d’IA bien paramétré peut repérer des corrélations entre compétences transférables, projets réalisés et potentiel de performance.

Plusieurs organisations rapportent jusqu’à 15 % de candidats qualifiés supplémentaires identifiés par l’IA. Dans l’industrie, cela signifie parfois détecter un futur chef de projet ou un expert technique là où le CV ne présente qu’un intitulé générique.

… Et les signaux faibles

Grâce à l’analyse prédictive, l’IA permet aussi d’anticiper les risques de départ, d’ajuster les politiques de rétention et de benchmarker en temps réel salaires et avantages. Elle détecte des signaux faibles de désengagement avant qu’il ne soit trop tard.

Qualifs & entretiens optimisés

L’IA structure les calls candidats et entretiens comme un sparring-partner :

  • analyse du CV pour identifier les points à creuser
  • suggestion de questions ciblées
  • construction de trames
  • rédaction de synthèses

Une infrastructure RH devenue critique

On est passé d’un enchaînement d’actions manuelles à une chaîne digitale continue :

  • NLP pour analyser CV et lettres,
  • machine learning pour classer les profils,
  • chatbots pour les premières interactions,
  • recommandations de mobilité interne,
  • évaluations multimodales (voix, ton, gestes),
  • IA prédictive de la performance.

L’IA n’est plus un outil ponctuel, mais une infrastructure.

Défis et obstacles

Bug dans la matrice : la fraude

Si l’innovation n’est plus à prouver, le revers de médaille reste réel. Selon Gartner, d’ici 2028, un candidat sur quatre pourrait présenter un profil partiellement ou totalement falsifié.

Pas surpris ?

Moi non plus.

Résultat : je n’ai jamais vu autant de candidatures aseptisées que depuis que l’IA existe. Et là, un paradoxe : plus l’IA est utilisée pour recruter, plus elle devient nécessaire pour détecter la fraude qu’elle génère.

Biais algorithmiques : un risque systémique

On glorifie l’IA parce qu’elle réduit les biais humains. Mais, de la théorie à la pratique, il y a un pas… ou plutôt un monde.

En théorie, un algorithme ne se laisse pas influencer par un nom, un âge ou un parcours atypique, mais par des critères objectivables : compétences, expériences, réalisations. Des études indiquent des réductions de biais de 20 à 30 % en présélection. On aspire à des profils issus de reconversions, des parcours transverses entre secteurs, davantage de mixité.

Mais… les retours terrain rappellent une autre réalité.

Promesse d’équité sous contrôle

Non spoiler alert : un algorithme n’est jamais neutre.

Non seulement il est programmé par l’humain, mais en plus, il apprend à partir de données historiques. Des études ont montré que certains modèles favorisent ou pénalisent des profils en fonction de signaux indirects (noms, styles de rédaction, parcours académiques).

Autre problème : il arrive que ces données d’entrée reflètent des déséquilibres passés. Surreprésentation masculine, écoles dominantes, parcours linéaires… Résultat : l’IA devient contre productive puisqu’elle intègre, reproduit, voire même, amplifie les biais et stéréotypes. L’exemple d’Amazon reste emblématique, contraint d’abandonner un outil favorisant inconsciemment les profils masculins.

Le piège des mots-clés

Les systèmes basés sur le keyword matching produisent parfois des résultats absurdes. Des candidats compétents sont écartés pour une absence de mots-clés précis, tandis que d’autres sont valorisés pour leur capacité à “écrire pour la machine”. Bonjour les candidats qui copient-collent l’intégralité de l’offre et la passent en blanc sur le CV… l’ATS vous voit, et moi aussi.

Déshumanisation du processus

Le reproche le plus fréquent concerne la perte de contact humain.

Cas pratique

67 000 chercheurs d’emploi ont dû choisir entre une IA ou un recruteur humain. Résultat : l’IA a généré plus d’offres et une meilleure rétention.

80 % des candidats ont choisi d’être interviewés par l’agent de voix IA. 70 % de ceux qui ont choisi de donner un retour ont déclaré que c’était une expérience positive.

Les agents IA ont incité les candidats à discuter davantage, sont restés cohérents à travers des milliers d’entretiens et ont abordé des sujets plus pertinents, offrant aux recruteurs des données plus solides avec lesquelles travailler.

Et pourtant…

Selon plusieurs enquêtes internationales, 38 % des candidats déclarent qu’ils refuseraient une offre si le processus n’a pas le minimum de contact humain.

Supprimer l’humain ?

En tant que Talent Acquisition et ex-candidate : non, je ne le veux pas.

Et il n’y a pas forcément de “happy ending”, ni pour l’humain, ni pour la machine. Les recruteurs humains ont mis deux fois plus de temps à analyser les entretiens IA.

CQFD : automatiser une étape ne garantit pas un gain global.

Gare au ghosting

L’automatisation ne réduit pas le ghosting. Une réponse automatique ou un refus automatisé reste, pour beaucoup de candidats, une absence de considération.

Ce qu’on perçoit comme un booster d’efficacité se traduit, côté candidat, par du mépris, de l’opacité ou de l’ignorance. Dans l’industrie, l’impact sur la marque employeur est réel.

Données, conformité et gouvernance

L’IA traite des millions de données sensibles. CV, vidéos d’entretien, évaluations, commentaires… Les risques sont multiples : stockage hors UE, réutilisation des données pour l’entraînement de modèles, décisions entièrement automatisées sans possibilité de contestation.

RGPD et AI Act imposent :

  • audits fournisseurs
  • transparence candidats
  • intervention humaine dans les décisions structurantes

Guide pratique anti-biais & anti-fraude

Dans l’industrie, où la conformité est déjà un enjeu majeur, la gouvernance de “l’IA RH” devient un sujet stratégique.

L’IA n’excelle que si elle repose sur des données fiables, un bon paramétrage et une intégration cohérente dans les process RH existants. L'article d’AMS rappelle que l’un des freins majeurs est le “data readiness”.

Chez Kali Group, nous recommandons également des tests de biais pour ne pas fausser le process, ainsi que le recours à des méthodes complémentaires : cas pratiques, mises en situations…

L’IA doit rester un outil d’aide à la décision. Jamais un juge autonome.

Et demain ?

Recrutement augmenté, pas automatisé

En 2026, l’IA entre dans une phase de maturité. Elle aide à gérer les priorités, suit nos pipelines, orchestre nos viviers de talent et optimise leur réactivité.

Nous passons de Talent Acquisition à Conseiller en Talents :

  • traducteur des besoins business
  • architecte du processus
  • garant de l’équité et de l’expérience candidat.

Le recruteur se concentre sur les relations tandis que l’IA gère le volume.

Vers le meilleur des deux mondes

La barrière de l’expérimentation a été franchie. L’IA a profondément transformé la chaîne de recrutement, notamment dans des secteurs complexes et sous tension comme l’industrie.

L’enjeu n’est pas humain contre machine, mais leur synergie. L’IA apporte des gains réels. Mais son usage non maîtrisé fragilise la confiance, l’équité, l’éthique et l’expérience candidat.

Objectif : concevoir un modèle où l’IA valorise le meilleur du jugement humain, au lieu de le remplacer.

L’alliance parfaite

L'IA ne détruit pas les emplois. Elle détruit les organisations inefficaces, révèle les postes mal conçus. Le plus grand risque n’est pas le remplacement des recruteurs ou des ingénieurs par l’IA, mais

  • l’incapacité des organisations à repenser le recrutement
  • la perte des talents au profit des organisations plus matures.

Demain, le recrutement industriel sera hybride, et encore plus exigeant. Les organisations qui savent gouverner cette alliance prennent déjà une longueur d’avance. Chez Kali Group, nous voyons l’IA comme un levier de performance, à condition d’être déployée avec méthode, au bon endroit, au bon moment.