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Décryptage sectoriel
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Nucléaire : la pénurie de compétences se gagne en préparation

Publié le 02/11/2026
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6min.
Nucléaire : la pénurie de compétences se gagne en préparation
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SOmmaire

Le 22 octobre 2026, le président de l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), Pierre-Marie Abadie, a présenté devant l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques un projet d'avis qui change l'horizon du parc. En l'état actuel des connaissances, l'ASNR n'a « pas identifié » d'obstacle à la poursuite du fonctionnement des réacteurs d'EDF au-delà de 60 ans. Une consultation publique est ouverte jusqu'au 2 décembre 2026 avant l'avis définitif. Les 56 réacteurs du parc ont été mis en service sur une quinzaine d'années, et les premiers atteindront 60 ans avant 2040. Onze mois plus tôt, le 17 novembre 2025, la Cour des comptes jugeait déjà cette prolongation « inévitable ». Autrement dit, les générateurs de vapeur, les tuyauteries et les circuits qui tournent aujourd'hui vont être démontés, remplacés et requalifiés pendant encore vingt ans. Par qui, c'est toute la question.

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Contexte sectoriel

La filière sort d'une décennie à contre-courant. La loi de transition énergétique de 2015 fixait la part du nucléaire à 50 % du mix en 2025, Fessenheim fermait en 2020, et en 2022 la corrosion sous contrainte immobilisait près de la moitié des réacteurs, pour une production au plus bas depuis trente ans. Le discours de Belfort de février 2022 a inversé la trajectoire : six EPR2 lancés, puis la loi d'accélération de 2023. Le parc a repris de la hauteur, avec 373 TWh produits en 2025 selon EDF contre 361,7 TWh en 2024, et 189,9 TWh au premier semestre 2026, en hausse de 8 TWh sur un an. La maintenance suit le même rythme : 5,9 milliards d'euros investis en 2025 dans le grand carénage, un programme chiffré à 100,8 milliards sur 2014-2035 par la Cour des comptes, qui relève au passage des difficultés « structurelles » persistantes dans la gestion des opérations de maintenance et une disponibilité de 74 % sur 2014-2024 contre 80 % la décennie précédente. Les 4e visites décennales du palier 1 300 MW ont démarré, l'instruction des 5e visites décennales du palier 900 MW est en cours, et le devis EPR2 atteint 72,8 milliards d'euros en euros 2020, pour une décision finale d'investissement attendue fin 2026 et une mise en service à Penly visée en 2038. Face à cette charge, la filière compte 250 000 emplois, 57 réacteurs sur 18 sites, et doit recruter 100 000 personnes d'ici 2035, soit 6 000 à 10 000 par an, dont deux tiers de techniciens du CAP au bac+3. Sur les 97 métiers recensés par le programme MATCH du GIFEN, 20 sont en tension, à commencer par le technicien de maintenance, le soudeur, le contrôleur END et le chef de projet. Sur les sites que nous accompagnons, cette tension a un visage précis : celui du préparateur de chantier.

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Enjeux opérationnels

Un chantier de remplacement des générateurs de vapeur, le RGV, donne l'échelle. Sur l'unité 2 de Flamanville, entre novembre 2025 et mai 2026, quatre générateurs de 500 tonnes ont été remplacés en 145 jours, dans un arrêt qui a totalisé 13 432 activités de maintenance, près de 800 intervenants et 14 inspections de l'Autorité de sûreté. C'était le 34e RGV du parc. Et il avait demandé près de deux ans de préparation sur site. Deux ans pendant lesquels des préparateurs ont rédigé, vérifié et séquencé les dossiers d'intervention que des centaines de personnes exécuteront ensuite, sans droit à l'erreur. Dans le nucléaire, contrairement à bien d'autres secteurs, une procédure incomplète n'est pas un retard, c'est un écart de sûreté.

Or ces dossiers vieillissent avec le parc. Beaucoup de gammes de maintenance lourde ont été écrites il y a vingt ans, quand les équipes vivaient encore sur une transmission orale : les anciens montraient, les jeunes regardaient. Cette chaîne s'est cassée. Le rapport Folz de 2019 parlait d'une « perte de compétence généralisée » après seize ans sans construction de réacteur entre Civaux 2 et Flamanville 3, et le président de l'ASN résumait la même année : les compétences du nucléaire sont comme les centrales, elles vieillissent. Sur le terrain, cela donne une pyramide des âges creuse. Des techniciens proches de la retraite, des jeunes diplômés fraîchement formés, et presque personne entre les deux pour faire le lien. Un préparateur que nous accompagnons, passé par l'exécution avant de rejoindre le bureau de préparation, le dit sans détour : à son arrivée en maintenance, il y avait « des futurs retraités et des jeunes, personne entre les deux ».

La réponse de la filière est connue : écrire ce qui se transmettait de bouche à oreille, pour qu'un intervenant qui découvre le geste puisse l'exécuter correctement du premier coup. C'est l'ambition des procédures « pas à pas », avec un niveau de détail qui ne laisse rien à l'interprétation. Elle se heurte à deux réalités. La première : les exigences de sécurité se sont considérablement renforcées en vingt ans, et un geste qui se faisait sans échafaudage ni habilitation spécifique demande aujourd'hui une préparation que les anciens n'ont jamais eu à formaliser. Les anciens jugent la maintenance « moins efficace qu'avant » ; elle est surtout plus sûre, et donc plus longue à préparer. La seconde : les bureaux de préparation se remplissent de jeunes ingénieurs et techniciens qui n'ont jamais tenu la clé dynamométrique. Ils ont le recul théorique, pas la mémoire du geste. Les deux profils sont complémentaires, à condition de les faire travailler ensemble avant le chantier, pas pendant.

Le dernier enjeu est celui de la continuité. Sur un arrêt de tranche, l'information vit encore trop souvent dans la tête d'une personne. Si le préparateur est absent le jour où l'équipe terrain bute sur une étape, le chantier attend. Les 20 métiers en tension du GIFEN ne manquent pas seulement de bras : certains demandent plusieurs mois, voire plusieurs années de formation avant une pleine autonomie, et chaque départ non anticipé emporte un savoir qui n'a pas été écrit.

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Analyse Kali

Trois signaux à suivre dans les six à douze prochains mois, parce qu'ils diront si la filière tient la charge des arrêts de tranche à venir.

  • Le calendrier cumulé des visites décennales et des RGV 2027-2030. Les VD4 du 1 300 MW s'enchaînent, la première VD5 du 900 MW est prévue à Tricastin en 2029 : c'est le nombre de chantiers lourds simultanés, et non le nombre de réacteurs, qui fixe le besoin réel en préparateurs qualifiés.
  • Le délai de pourvoi des postes de préparation et de méthodes. Quand un site met plus de six mois à trouver un préparateur, la préparation d'un chantier à deux ans d'horizon commence déjà en retard ; c'est l'indicateur interne que nous recommandons de suivre site par site.
  • La part des profils formés en reconversion. France Travail a financé 814 préparations opérationnelles à l'emploi dans le nucléaire en 2025 et EDF comptait 9 750 alternants fin 2025 : la filière s'ouvre à des gens qui n'en viennent pas, et c'est la bonne nouvelle, à condition de savoir les accompagner jusqu'à l'autonomie.

Ces trois signaux se lisent déjà dans un projet que nous accompagnons depuis octobre 2026 chez un spécialiste de la maintenance nucléaire. Le chantier : un RGV, l'un des plus gros chantiers de maintenance d'Europe, avec des levages mobilisant plusieurs centaines de personnes, pour un démarrage sur site prévu début 2027. Le préparateur qui porte ce dossier a un parcours que la filière cherche à multiplier : venu d'un tout autre secteur, formé via un dispositif financé par l'État, passé par la maintenance de terrain comme mécanicien avant de basculer en préparation et en chargé d'affaires. Il connaît le geste et il sait l'écrire.

Son premier travail n'a pas été de rédiger, mais de relire. Toutes les procédures des chantiers précédents, certaines écrites il y a vingt ans, ont été reprises une à une, avec une question : que peut-on améliorer, aujourd'hui, avec les outils dont on dispose ? Le deuxième chantier a été la traçabilité. Un fichier de suivi pas à pas a été mis en place, sur le modèle d'un démontage moteur où chaque vis retirée est consignée dans l'ordre, avec un avancement en temps réel : ce qui a été fait, ce qui reste à faire, et qui peut le reprendre si le préparateur n'est pas là. Le troisième levier tient aux personnes. Dans le même bureau, le binôme fonctionne parce que l'un apporte la méthode et l'autre la couche d'expérience que les livres ne contiennent pas, cette note en marge qui dit « attention, à cette étape, c'est là que ça coince ».

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« Évoluer du métier de technicien de maintenance nucléaire vers celui de préparateur méthodes a été une suite logique de mon parcours.  Mon expérience opérationnelle me permet aujourd'hui de concevoir des préparations adaptées aux réalités du terrain, garantissant des interventions plus efficaces, sûres et performantes. »
Consultant - Préparateur de chantier Kali Group, en préparation d'un RGV

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Ce projet confirme notre conviction terrain : dans le nucléaire, l'une des réponses à la pénurie de compétences sera la préparation.

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Ce que nous observons sur le terrain